Tempo
Mental
par
Steve Vai
Ecrit
en 1983 pour un magazine de musique, mais jamais publié.
C'était
lors de l'été 1978. Je venais d'avoir 18
ans et j'avais envoyé quelques transcriptions à
Frank Zappa. En réponse, il m'embaucha pour que
je lui fasse des tonnes de transcriptions musicales ;
tout, des feuilles directrices aux partitions orchestrales.
Le gros du travail était constitué par les
solos de guitare, certains accompagnés de leur
partie de batterie. Frank jouait toutes les parties de
guitare, et le batteur était Vinnie Colaiuta. Ces
types poussaient les choses à l'extrême,
expérimentant de nombreux rythmes et phrasés
bizarres. Mon boulot était de transcrire ces trucs
de la meilleure façon possible selon moi.
Les pistes étaient enregistrées de plusieurs
façons différentes. Parfois le groupe jouait
ensemble live. Parfois FZ rajoutait son solo en studio.
Une des choses intéressantes que faisait Frank
de temps en temps était de prendre une piste de
batterie à un endroit et un moment donné,
puis un solo de guitare d'un autre endroit et moment donné,
puis de les superposer l'une sur l'autre. Frank a sorti
un livre de certains de ces solos de guitare et parties
de batterie. Il s'intitule "The Frank Zappa Guitar
Song Book".
Lorsque
je transcrivais ces parties, j'étais souvent confronté
à des situations qui me poussaient à investir
les zones intuitives de mon imagination pour trouver divers
outils de notation et diverses constructions que je n'avais
jamais vus auparavant. J'ai récemment découvert
que par la suite de nombreux compositeurs contemporains
avaient utilisé ces notations, et continuent à
les utiliser aujourd'hui encore.
Dans
cet article, j'aimerai montrer et expliquer certains de
ces concepts et outils. Outre son grand intérêt
pédagogique, il permettra également de clarifier
des ambiguïtés qui se cachent derrières
certaines notations des transcriptions présentes
dans "The Frank Zappa Guitar Song Book".
Un
polyrythme c'est, exactement comme son nom l'indique,
deux rythmes, ou " pulsations " se produisant
en même temps. La plupart des personnes qui liront
ceci ont une bonne compréhension de ce qu'est un
triolet basique. Celui-ci est, par essence, un polyrythme.
Il s'agit de 3 croches jouées à la place
de 2 croches. Quelques exemples basiques supplémentaires
ci-dessous

Ces
rythmes peuvent être joués rubato (de manière
fluide) ou non-rubato (très strictement et régulièrement).
Ces deux façons ont leurs avantages propres.
SUBDIVISER
SUR DEUX TEMPS OU PLUS
L'idée
de caser un nombre impair d'attaques sur un seul temps
demeure valable pour placer un nombre impair d'attaques
sur deux temps.
 |
Le
premier chiffre (5) indique le nombre de notes à
intégrer dans l'espace fourni. Le deuxième
chiffre (2) indique le nombre de temps dans lequel
le premier chiffre doit s'intégrer. La figure
de note qui suit indique la valeur de la subdivision
rythmique de la note concernée par le deuxième
chiffre. Sur cet exemple cela signifie : " cinq
notes sur une durée de deux noires ".
|
Pour
savoir mathématiquement où tombe le temps,
vous devrez subdiviser ainsi :
 |
Voici
un rythme composé de cinq notes sur deux temps.
Nous savons où tombe le premier temps, mais
nous cherchons également à savoir où
tombe le second. Il nous faut un dénominateur
commun pour ces deux temps.
|
 |
Doublez les croches en doubles-croches. Il vous faut
un même nombre de notes dans chaque temps. |
 |
En
subdivisant et en mettant cinq unités de chaque
coté du temps, vous pouvez maintenant constater
que le deuxième temps tombera sur le "
et " de la troisième croche du quintolet.
Ceci reste vrai pour diviser n'importe quel nombre
impair d'attaques sur deux temps.
|
 |
Dans le même esprit, on peut diviser un nombre
impair d'attaques réparties sur trois temps.
Premièrement il vous faut un dénominateur
commun. Ensuite il vous faut un même nombre
d'unités dans chaque temps.
Signification
de cet exemple : sept notes équitablement
sur une durée de trois noires.
|
 |
Nous
savons où tombe la première pulsation.
Le dénominateur commun entre trois et sept
est vingt-et-un.
|
 |
En écrivant les vingt-et-une unités
et en les regroupant par sept, vous pourrez voir où
tombent les pulsations. Si vous groupez les unités
en sept groupes de trois, vous constituerez un triolet
pour chacune des sept attaques. |
 |
Voici une autre façon de voir la subdivision. |
Vous
voyez donc qu'il existe une méthode que vous pouvez
utiliser pour comprendre n'importe quelle situation polyrythmique.
Ceux que nous venons de voir sont des exemples basiques.
DES
POLYRYTHMES DANS DES POLYRYTHMES
On
peut aller jusqu'à subdiviser les notes à
l'intérieur des polyrythmes.
 |
Jouez
le triolet comme à l'habitude, mais en arrivant
sur la deuxième noire jouez un triolet à
la place. Puis continuez normalement jusqu'à
la dernière noire du triolet. |
 |
Ceci
est un exemple de quintolet (cinq notes à la
place d'une noire) avec trois doubles croches à
la place des deux dernières doubles croches
du quintolet. Donc vous exécutez ceci en jouant
les trois premières notes comme s'il y avait
cinq notes à jouer sur la durée d'une
noire, et à la fin, vous jouez un triolet à
la place des deux dernières doubles-croches. |
Vous
vous en doutez certainement, on peut vraiment s'éclater
sur ce genre de truc. Les exemples suivants sont tirés
de certains des morceaux présents dans le "
The Frank Zappa Guitar Song Book ".

Bien
que certains de ces exemples puissent paraître ambigus
(et/ou terrifiants!), ils peuvent être joués
correctement une fois compris et travaillés. Lorsque
vous avez une pulsation basique à laquelle vous
superposez des rythmes altérés, vous installez
une ambiance que vous ne pourriez obtenir d'une autre
manière.
MODULATION
METRIQUE
Certains
compositeurs se servent de la modulation métrique
lorsqu'ils écrivent. C'est un effet qui donne au
morceau une sensation d'accélération ou
de ralentissement.
 |
Ceci
signifie que la croche d'un triolet de croches de
la première mesure vaut à présent
une croche de la deuxième mesure. |
 |
Ici,
la double-croche d'un septolet de la première
mesure équivaut maintenant à la double-croche
de la deuxième mesure. |

LES
RYTHMES A CONTRE-TEMPS
J'ai
été confronté à une autre
situation d'écriture lors de l'écoute de
rythmes ne commençant pas sur le temps. En voici
quelques exemples :

Ces
exemples pourraient être réécrits
en utilisant des chiffrages de mesure impairs, les rendant
peut-être plus simples à jouer pour certaines
personnes. Mais en la présence d'une pulsation
très stricte, je pense que la façon dont
je les ai notés serait probablement la meilleure.
POLYRYTHMES
DISCONTINUS
Un
autre effet sympa qui peut être induit par les polyrythmes
est celui d'un rythme déplacé par un polyrythme
discontinu. Tout se passe comme si l'on avait une modulation
métrique à l'intérieur d'une mesure,
mais la durée globale pour jouer cette mesure reste
la même.

Cette
mesure commence avec deux croches (un temps). Lors de
la figure suivante, les deux premières croches
sont jouées comme les croches d'un triolet de croches.
Puis le temps retourne à la normale à partir
de ce point, un temps et 2/3 se sont écoulés.
Les doubles croches suivantes sont jouées normalement,
nous en sommes ainsi à une durée de deux
temps et 2/3. La croche suivante est jouée comme
une croche d'un triolet de croches. A ce stade là,
trois temps complets ont été joués.
Le reste de la mesure est joué normalement.
Ci-dessous une autre façon de l'écrire (que
je trouve plus simple) :

Lorsque
l'on utilise ce genre de notation dans une composition,
il est préférable qu'il y ait une sorte
d'explication au début du morceau. En voici quelques
exemples supplémentaires :

Ceci est une autre façon d'écrire l'exemple
1 :

Une
autre situation que l'on peut rencontrer est celle d'une
modulation métrique à l'intérieur
d'une mesure suivie d'un retour sur la métrique
d'origine, laissant ainsi quelques temps perdus avec lesquels
il faut se débrouiller. Dans cet exemple, vous
avez deux croches, puis deux croches d'un triolet de croches.
Jusque là on a donc joué un temps et 2/3.
Puis vous jouez quatre doubles-croches sur la métrique
d'origine, nous amenant ainsi à deux temps et 2/3.
Le crochet suivant nous indique de jouer deux croches
dans la durée d'une noire (portant le total à
trois temps et 2/3) plus une croche d'un triolet de croches.
Les
crochets indiquent de jouer deux notes équitablement
dans une durée d'un temps et 1/3.

En
voici d'autres exemples. Ils sont basés sur une
métrique 4/4, mais vous pouvez appliquer ce concept
et l'adapter à des mesures impaires, des valses,
des sambas, etc.

Comme
vous pouvez le voir, ces choses demandent beaucoup de
pratique et une bonne compréhension. Le meilleur
moyen de s'y attaquer est de faire petit bout par petit
bout.
En voici un pour vous les barjos :
Vous
pourriez dire : "Steve, pourquoi?'
Et je pourrai répondre : "Je sais pas".
Vous pourriez dire : "Qui va jouer ça Steve?"
Et je pourrai répondre : "Je sais pas".
C'est un truc extrême pour notre epoque... mais
peut-être pas pour les ordinateurs de demain. [Note
: cet article a été écrit autour
de 1983 ou 1984].
Une
autre technique que j'utilise est celle du chevauchement
de polyrythmes. Celà peut devenir assez lourd et
il vaut mieux ne l'utiliser que lorsque l'on ne dispose
pas d'un chiffrage de mesure défini.
L'une
des façons d'exécuter cet ensemble consiste
à jouer les cinq premières croches comme
si elles étaient égales à des croches
d'un triolet de croches.
Vous pouvez également le réécrire
pour qu'il ressemble à ceci :

Une
autre approche consisterait à jouer les deux premières
croches comme des croches d'un triolet de croches. On
joue ensuite les trois prochaines dans une durée
d'un temps et 1/3.
On pourrait le réécrire ainsi :

D'autres
exemples de ce type pourraient donner ceci :

Vous
pourrez trouver des exemples de ce genre dans "The
Frank Zappa Guitar Song Book", bien qu'ils ne soient
pas aussi poussés.
Parmi
les choses les plus étranges que j'ai transcrites
pour Frank, il y a eu la notation de la voix parlée.
En voici un exemple ci-dessous :


|